Défendre la Suisse en la dégradant ?

Officiellement, il s’agit de défendre la Suisse. C’est du moins ce que prétendent des parlementaires instrumentalisés par d’habiles marchands. ceux-ci font des fortunes en vendant des armes sans se préoccuper de leur utilité, souvent discutable voire inexistante, comme celle des avions de combat qui ne peuvent même pas nous protéger contre des drones. Ceci dit, les tensions avec la Russie augmentent réellement et une forme de défense de la Suisse est nécessaire … mais laquelle ? Si les réponses militaires classiques conviennent bien aux lobbys des marchands d’armes, elles ne contribuent guère à notre sécurité. Ainsi, elles négligent gravement des menaces bien réelles, telles que les menaces informatiques qui sont susceptibles de paralyser notre pays.

En même temps, les énormes dépenses militaires, faites au nom d’une urgence qui anesthésie la réflexion, justifient des coupes sévères dans la recherche, le financement des Universités, les transports publics, la protection de l’environnement etc. Dans notre canton, des mesures d’économie touchent les jeunes et les personnes fragilisées par l’âge ou la maladie. Elles portent atteinte à l’avenir de notre pays et aux personnes les plus fragiles. Elles font d’autant plus mal, socialement, que les assurances maladies et les loyers ne cessent d’augmenter alors que les revenus de la plupart des gens stagnent. Par ailleurs, aucune mesure de solidarité, même modeste, n’est envisagée de la part des plus riches pour apporter des recettes supplémentaires – pourtant nécessaires ! – aux caisses publiques.

Dans ce contexte une question doit être clairement abordée : que signifie exactement défendre la Suisse alors qu’en fait … on la dégrade et on porte atteinte à son avenir ?

Cette question est urgente si on veut éviter une explosion sociale, dont la montée de l’extrême-droite n’est que le signe avant-coureur. La course au profit, centrale dans une logique marchande divinisée, ne permet pas de lui apporter une réponse crédible.

Il est grand temps de remettre au premier plan les valeurs fondamentales de notre démocratie, considérées comme une référence dans nos Constitutions, notamment fédérale, comme l’affirme son préambule :

(…) Le peuple et les cantons suisses,
conscients de leur responsabilité envers la Création,
résolus à renouveler leur alliance
pour renforcer la liberté, la démocratie, l’indépendance et la paix dans un esprit de solidarité et d’ouverture au monde,
déterminés à vivre ensemble leurs diversités dans le respect de l’autre et l’équité,
conscients des acquis communs et de leur devoir d’assumer leurs responsabilités envers les générations futures,
sachant que seul est libre qui use de sa liberté et que la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres, arrêtent la Constitution que voici (…)

Ces valeurs fondamentales sont régulièrement bafouées par nos dirigeants au nom d’une urgence géopolitique et budgétaire qui justifie tous les abus et les pires égarements. La vraie urgence, c’est celle d’un large débat public sur le respect des valeurs sur lesquelles notre démocratie est fondée.

Pierre Farron (texte publié dans 24 heures le 3 décembre 2025)

Pasteurs en voie de disparition

Comme pasteur, j’ai l’impression de faire partie d’une espèce en voie de disparition. Ceci me rend triste mais ne me semble pas trop grave pour moi : la mort fait partie de la vie. C’est bien plus grave pour l’Eglise qui se voit peu à peu privée d’un service essentiel – l’annonce de la Parole – central pour pouvoir exercer sa mission. La disparition progressive du ministère pastoral est due à plusieurs causes. On cite souvent le manque de reconnaissance par l’Eglise de notre formation théologique et le contexte socio-culturel difficile dans lequel s’effectue le travail des ministres. On accorde moins d’attention à la perte d’intérêt des pasteurs eux-mêmes, femmes et hommes, pour le coeur de leur métier. Celle-ci apparaît dans leur désintérêt pour la formation continue en matière biblique. Un exemple : en novembre 2015, peu après la parution du 2e tome de son commentaire sur les Actes des apôtres (un événement mondial !), Daniel Marguerat a animé trois rencontres sur le livre des Actes à Crêt-Bérard. Sur les 25 personnes présentes, j’étais le seul et unique pasteur en activité ! Les autres participants : quelques collègues retraités et surtout des laïcs. Quand je rencontrais des collègues en activité et que je leur disait mon étonnement par rapport à leur absence, la réponse tombait, toujours la même :  » pas le temps ! pas le temps !  » Manifestement, le dieu chronos s’était imposé … Même chose pour plusieurs rencontres ces toutes dernières années (notamment aux Terreaux) avec une partie biblique d’un intérêt exceptionnel, animées pas François Vouga ou Daniel Marguerat. A Crêt- Bérard, Alain Monnard m’a dit qu’il ne voit presque jamais de pasteurs dans les rencontres bibliques.

L’annonce de la Parole de Dieu, dont la mise en oeuvre implique bien sûr plusieurs disciplines, devrait occuper une place centrale dans le ministère pastoral. Aujourd’hui, cette place a été reléguée au second plan. Michel Kocher, qui connaît la Suisse romande mieux que personne, nous a dit, lors de ses adieux aux Terreaux qu’il a vu un très grand nombre de lieux, dans nos Eglises réformées, où les canapés et le style des chant reçoivent beaucoup d’attention alors que la prédication se limite trop souvent à une simple paraphrase d’un récit biblique. On en arrive alors à une situation où le sel a en grande partie perdu sa saveur.

Il y aurait bien d’autres choses à dire, notamment sur le ministère diaconal, mais je m’arrête ici, pour ne pas devenir trop long.
J’en ai dit davantage dans mon livre  » Dis, pourquoi tu travailles ? » (pp. 67-77).

Ecrit le 1er mai 2024